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«Sa femme disait: “Oh il est sûrement au stand!”»

Quentin Monnerat
La Nation n° 2307 12 juin 2026

Cette année, l’Abbaye de Villars-le-Grand célèbre son bicentenaire. A cette occasion, M. Emile Spahr, originaire de la commune et doctorant en sociologie, est revenu sur son histoire avec une monographie L’Abbaye de Villars-le-Grand, 1826-20261. Bien que l’Abbaye soit fondée en 1826, ce n’est alors que le prolongement d’une tradition beaucoup plus ancienne. Comme beaucoup d’abbayes vaudoises, les origines de cette société de tir remontent à l’Ancien régime. Dès 1652, la Compagnie du mois de mai est autorisée à pratiquer le tir à Villars-le-Grand et, à la suite de l’indépendance vaudoise, le Canton encourage la fondation de sociétés de carabiniers, tant pour la diffusion du patriotisme cantonal que pour la formation de ses citoyens au maniement des armes.

L’ancrage social et historique d’une abbaye comme celle de Villars-le-Grand est particulièrement marquant. Jusqu’à la deuxième moitié du XXe siècle, pratiquement tous les membres de l’Abbaye sont issus des familles bourgeoises de Villars-le-Grand. Elles forment de véritables dynasties au sein de l’Abbaye et de son comité. Il faut être fils de membre pour y adhérer, ou payer une finance d’entrée particulière. Entrer à l’Abbaye n’est pas qu’un acte individuel, c’est aussi y inscrire le nom de sa famille et lui donner une appartenance qui pourra ensuite se perpétuer de génération en génération.

L’abbaye unit la communauté selon un modèle traditionnel, ancré dans l’histoire longue, celle des familles bourgeoises, et des usages d’Ancien régime. Par ces aspects elle pourrait être comparée aux communes bourgeoises qui ont disparu du Pays Vaud, mais qui subsistent dans certains cantons. Ce n’est pas un lieu de sociabilité uniquement tourné vers le loisir, au sein duquel on échappe à la vie courante pour se divertir. C’est un reflet de la communauté, une commune parallèle. Il va donc de soi que les non-bourgeois du village n’aient pas le même droit d’y adhérer. L’Abbaye reflète les structures sociales de la communauté villageoise, se retrouvant dans la reprise des titres, ou des grades de ses membres dans les procès-verbaux. Même acquis au dehors de l’Abbaye, le statut social compte, qu’il soit lié aux fonctions militaires ou politiques.

La société de tir est un cadre où on fête les bonnes nouvelles familiales, comme les mariages ou les naissances. Les statuts spécifient qu’un don à l’Abbaye est attendu d’un membre qui se marie ou qui devient père. L’Abbaye de Villars-le-Grand joue aussi un rôle économique pour la commune. En plaçant son argent, elle accorde des prêts et assure ainsi, à une période où le crédit bancaire est difficile d’accès pour les moins fortunés, le rôle de banque pour le village. Elle dynamise l’économie locale ainsi que d’autres sociétés, agricoles ou culturelles. Son impact économique s’étend avec l’achat de l’Auberge de la Croix-Blanche, principal lieu de vie du village.

M. Spahr ne nous présente pas simplement l’histoire d’un club sportif communal, mais celle d’une institution qui a participé et participe toujours à l’identité d’une communauté villageoise. Le tir n’est pas une activité dénuée de sens: il permet aux membres de démontrer leurs capacités militaires, au service de la commune, du Canton et de l’Etat fédéral, dont les couleurs sont arborées sur les symboles de l’Abbaye. Le cas de l’Abbaye de Villars-le-Grand est un exemple du rôle fédérateur que continuent d’avoir certaines des plus anciennes institutions du Canton pour les communautés qui le composent.

Notes:

1   Spahr Emile, L’Abbaye de Villars-le-Grand, 1826-2026, Yverdon-les-Bains, autoédition, 2026. L’ouvrage est disponible à la Librairie Page 2016 à Payerne, ou par le formulaire en ligne https://forms.office.com/r/w1sF9Xn6Je.

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